Partage d’une analyse rĂ©tro-prospective
En 12 Ă©pisodes, je partage mon analyse rĂ©tro-prospective rĂ©alisĂ©e en 2023 sur les freins et leviers Ă la transformation des industriels vers l’Ă©conomie circulaire.
Dans cet Ă©pisode 2 , je vous propose un rĂ©sumĂ© des jeux d’influence entre les diffĂ©rents acteurs d’une chaine de valeur Ă©tendue.
Les 24 personnes questionnĂ©es, quâelles soient des industriels ou non, ont confirmĂ© que la chaine de valeur (interne et externe Ă lâOrganisation industrielle) avait une influence (frein ou impulsion) sur la transformation des industriels vers lâĂ©conomie circulaire. Cependant, malgrĂ© quelques rĂšgles d’influences presque caricaturales, il nây a pas de rĂšgles immuables qui en ressort : il y a toujours des exceptions Ă identifier peut-ĂȘtre comme des germes de changements !
Les jeux dâinfluences dans une chaine de valeur Ă©largie, interne Ă lâOrganisation industrielle :
La prise de conscience de la direction des nouvelles rĂšgles de lâanthropocĂšne a Ă©tĂ© citĂ©e Ă plus de 50% et 25% des personnes ont prĂ©cisĂ© que lâingrĂ©dient important de ce changement Ă©tait, sans grande surprise, que « la direction (qui dĂ©finit la stratĂ©gie) devait ĂȘtre partie prenante et donner une impulsion concernant ces sujets ».
Lorsquâune Organisation industrielle a un rĂ©fĂ©rent en Ă©conomie circulaire, cela permet de faire avancer sa transformation. Cependant, tant que la personne poussant lâĂ©conomie circulaire nâest pas incluse Ă la direction stratĂ©gique, il sera difficile de transformer la chaine de valeur interne et donc d’influer sur ses parties prenantes externes.
Une personne d’une association d’experts en Economie circulaire a remarquĂ© que « Certaines activitĂ©s dans l’entreprise sont peu identifiĂ©es dans les cercles d’Ă©change autour de l’Ă©conomie circulaire, telles que les « fonctions marketing et communication alors qu’elles sont primordiales pour embarquer toute une Organisation dans un projet d’Ă©conomie circulaire ». Pour rĂ©aliser cette transformation, il est primordial d’impliquer toutes les Ă©quipes de lâOrganisation industrielle que ce soient celles des activitĂ©s productrices (souvent prises en compte), mais Ă©galement des activitĂ©s supports car elles ont toutes un rĂŽle Ă jouer dans cette transformation ou Ă©volution de l’Organisation.
Le directeur d’une PME industrielle m’a prĂ©cisĂ© : « Actuellement, l’Ă©conomie circulaire câest de lâinvestissement des Ă©quipes, de la dĂ©couverte avec du prototypage Ă chaque fois. » En effet, chaque cas est diffĂ©rent selon la taille de lâOrganisation industrielle, sa chaine de valeur, sa filiĂšre, ses clients, ses matĂ©riaux, son organisation interne, ses outils de production, ses investissements passĂ©s, son histoire, ⊠Et de ce fait, il nâexiste pas de solution unique applicable Ă lâensemble des Organisations industrielles. Il est nĂ©cessaire de rĂ©aliser des expĂ©riences, des essais, ce qui nĂ©cessite une conviction de la part de la direction mais Ă©galement une analyse stratĂ©gique et systĂ©mique au cas par cas avec une projection dans lâavenir grĂące, par exemple, Ă une Ă©tude prospective. MalgrĂ© celĂ , l’Ă©tude a dĂ©montrĂ© des critĂšres permettant de faciliter la transformation des industriels vers l’Ă©conomie circulaire (teasing : cf dernier article des rĂ©sultats de cette Ă©tude !).
LâĂ©conomie circulaire est en effet un sujet systĂ©mique. Les Bureaux d’Ă©tudes, mĂȘme sâils ont une grande influence sur l’essor de lâĂ©conomie circulaire dans leur Organisation industrielle, sont eux-mĂȘmes influencĂ©s par les autres fonctions telles que les achats, les commerciaux et la production avec pour chacun des objectifs diffĂ©rents qui peuvent parfois mĂȘme sâopposer radicalement. Il est donc impĂ©ratif que dâune part la direction impose le cap pour appliquer les concepts de lâĂ©conomie circulaire avec un rĂ©fĂ©rent en Ă©conomie circulaire ayant autoritĂ© pour valider la bonne application des principes, mais Ă©galement que lâensemble des activitĂ©s de lâOrganisation industrielle soit impliquĂ© vers ce mĂȘme objectif de circularitĂ©. Par exemple, un grand donneur dâordre lors de l’entretien rĂ©troprospectif a mentionnĂ© que depuis 2009, lâensemble des TOP Leaders de son groupe a Ă©tĂ© objectivĂ© sur lâatteinte des objectifs en dĂ©veloppement durable et que cela a aidĂ© Ă faire rentrer ces notions dans lâADN de lâentreprise (en quelques annĂ©es seulement).
Les actionnaires (tout comme la direction financiĂšre) influencent Ă©galement (du fait de leur intĂ©rĂȘt uniquement pĂ©cunier) la stratĂ©gie de lâentreprise Ă se transformer, ou pas, vers lâĂ©conomie circulaire. Les investissements sont le plus souvent orientĂ©s pour avoir des retours financiers Ă court terme et/ou les plus rentables. Or, cette transformation (imposant un investissement initial) est un investissement gĂ©nĂ©ralement Ă long terme. Il faut Ă©galement prendre en compte que les investissements passĂ©s encourageants ou orientĂ©s encore vers une Ă©conomie linĂ©aire attendent souvent une rentabilitĂ©, ce qui amĂšne encore de lâinertie Ă la transformation. Les investisseurs voudront dâabord rentabiliser leurs prĂ©cĂ©dents apports financiers avant dâengager de nouvelles sommes dâargent quâils chercheront Ă rentabiliser avec les mĂȘmes rĂšgles que prĂ©cĂ©demment. Une question a Ă©tĂ© posĂ©e par un expert en Ă©conomie circulaire travaillant dans un cabinet de conseil : « Comment flĂ©cher les investissements dâune entreprise vers du circulaire ? ». Les nouvelles rĂ©glementations europĂ©ennes et françaises devraient aider en ce sens, mais les logiques et mentalitĂ©s passĂ©es de rentabilitĂ© basĂ©es uniquement sur l’Ă©conomie doivent Ă©galement Ă©voluer ! Les « gains sociaux et environnementaux » ont une grande importance pour rendre durable l’activitĂ© des Organisations et ainsi rĂ©pondre Ă la rĂ©glementation qui se durcie pour changer l’orientation des investissements !
Les jeux dâinfluences dans une chaine de valeur Ă©largie, externe Ă lâOrganisation industrielle :
Comme prĂ©cisĂ© par un expert de l’Ă©conomie de la fonctionnalitĂ© et de la collaboration (EFC), « Les chaines de valeur se sont organisĂ©es avec une firme pivot qui capte la majeure partie de la valeur ajoutĂ©e, ce qui engendre une relation trĂšs trĂšs concurrentielle au sein mĂȘme de la chaine de valeur. La transformation dĂ©pend donc aussi principalement de la volontĂ© de cette firme pivot Ă bouger sur ces sujets.
La firme pivot est souvent proche des consommateurs câest souvent le donneur dâordre mais pas nĂ©cessairement. Il peut y avoir plusieurs firmes pivots dans une chaine de valeur. Elle peut aussi ĂȘtre en amont et en aval de la chaine de valeur. La firme pivot peut aussi ĂȘtre lâindustrie qui extrait la matiĂšre premiĂšre car cette matiĂšre premiĂšre est tellement stratĂ©gique quâils contrĂŽlent tout. Cela dĂ©pend des filiĂšres. »
Les donneurs dâordres, souvent firmes pivots de leur chaine de valeur ont Ă©tĂ© identifiĂ©s majoritairement comme acteurs les plus influents, Ă travers les cahiers des charges quâils imposent Ă leurs sous-traitants ou fournisseurs pour les sĂ©lectionner. Mais quelques exemples inspirants montrent des gros donneurs dâordres influencĂ©s par des plus petits acteurs :
- Cas dâune TPE nativement circulaire proposant Ă un gros donneur dâordres de rĂ©cupĂ©rer certains de ces dĂ©chets pour les rĂ©utiliser comme matiĂšres premiĂšres de leur business (cas pratique de lâĂ©cologie industrielle) ;
- Cas de petits fournisseurs qui ont proposĂ© de lâĂ©coconception et ont incitĂ© des gros clients Ă bouger sur ces aspects lĂ .
Le changement de comportement des consommateurs (citĂ© comme 2e acteur le plus influent dans la chaine de valeur) influence Ă©galement trĂšs largement les chaines de valeurs par effet domino. Cependant, le responsable Environnement d’un association de grands industriels pense que les consommateurs sont mal informĂ©s.
Mais comme prĂ©cisĂ© par une experte en Ă©conomie circulaire, « Parfois les codes communicants avec les consommateurs sur certains produits sont un frein Ă la mise en place d’Ă©coconception. » Un exemple paraissant anecdotique mais important par le nombre de produits vendus : les couleurs de bouchons de bouteilles d’eau ou de lait sont des repĂšres pour les consommateurs. A cause de celĂ le marketing ne souhaitent pas que le bureau d’Ă©tudes change les couleurs des bouchons qui sont pourtant un frein Ă l’Ă©coconception et donc Ă une meilleure recyclabilitĂ© des matiĂšres. Les consommateurs, mĂȘme ceux qui sont sensibilisĂ©s Ă lâĂ©conomie circulaire, nâont pas conscience de ces aspects lĂ et de leur rĂŽle implicite.
La rĂ©ussite dâindustries paires ayant appliquĂ© les principes dâĂ©conomie circulaire peut devenir un modĂšle pour dâautres et les influencer dans leurs dĂ©cisions stratĂ©giques. Des pionniers industriels nativement linĂ©aires qui mettent en place des boucles circulaires (Michelin, Renault, ⊠mais aussi des plus modestes), dans leurs secteurs dâactivitĂ©, deviennent des modĂšles pour dâautres industries soient Ă©mergentes soient existantes. De plus en plus de sociĂ©tĂ©s nativement circulaires apparaissent crĂ©ant de nouveaux marchĂ©s et agrandissant lâĂ©ventail de choix des clients, telles que des sociĂ©tĂ©s Ă©mergentes du rĂ©emploi de matĂ©riaux dans la construction.
De mĂȘme, comme mentionnĂ© par un expert en prospective dĂ©diĂ©es aux industriels, « crĂ©er de nouvelles chaines de valeur circulaires impulsĂ©es par des Organisations nativement circulaires peut acculturer les entreprises nativement linĂ©aires » et les aider dans leur transformation.
A lâinverse, les fournisseurs ne rĂ©ussissant pas Ă pivoter vers le circulaire pourraient bloquer la transformation vers lâĂ©conomie circulaire des autres acteurs de sa chaine de valeur.
Certains signaux faibles Ă©mergents laissent penser Ă une possible Ă©volution du jeu dâinfluence dans la chaine de valeur Ă©tendue :
- « Certains donneurs dâordres rachĂštent des sociĂ©tĂ©s de recyclage » soulignent un responsable en Ă©conomie circulaire d’un grand donneur d’ordre et l’expert en prospective dĂ©diĂ©e aux industriels ;
- Apparition de nombreuses petites entreprises nativement circulaires avec de nouvelles créations de valeur liées à la mise en application de ce principe.
Les jeux dâinfluence des parties prenantes structurelles externes Ă la chaine de valeur
Lâinfluence externe (hors aspect conjoncturel) identifiĂ©e comme la plus importante vient des obligations rĂ©glementaires imposĂ©es par le France ou lâEurope. Lâexemple rĂ©guliĂšrement donnĂ© durant les entretiens est le cas de lâobligation pour les grandes entreprises de rĂ©aliser un bilan sur leurs Ă©missions de carbone, incluant nĂ©cessairement toute leur chaine de valeur en amont et donc par effet domino, leurs sous-traitants et fournisseurs. Cependant, les « firmes pivots » peuvent aussi freiner la transformation en imposant Ă leur chaine de valeur des matĂ©riaux ou des conceptions contraires aux principes de lâĂ©conomie circulaire.
Un exemple a Ă©tĂ© donnĂ© par une experte en Ă©conomie circulaire intervenant dans une association de professionnels : « La loi industrie verte est une vraie volontĂ© de rĂ©implanter des industries en France en Ă©tant des pionniers sur certains sujets (exemple les Giga-factory actuelles). Une prioritĂ© va ĂȘtre donnĂ©e Ă certaines industries pour les aider Ă sâimplanter ou se rĂ©implanter. Des prioritĂ©s sont mises dans certains secteurs qui, de fait, sont plus accompagnĂ©s que dâautres ».
Ces mĂȘmes acteurs (Ă©tat français et lâEurope) associĂ©s aux acteurs publics locaux (rĂ©gion, CCI, âŠ) influencent Ă©galement du fait des aides financiĂšres octroyĂ©es aux entreprises se transformant vers le circulaire ou dans le cadre dâaccompagnements proposĂ©s (plus organisationnels ou techniques).
Les fĂ©dĂ©rations et les clusters ont un rĂŽle Ă jouer dans cette transformation : « ils doivent prototyper et mettre en avant les innovations et voir les boĂźtes qui peuvent amener des solutions » mais ont aussi un rĂŽle dans la sensibilisation et la mise en relation (prĂ©cisĂ© par le directeur d’une PME industrielle).
Il semble Ă©galement que les fĂ©dĂ©rations, Ă lâimage des industriels, avancent de façon hĂ©tĂ©rogĂšne sur le sujet dâĂ©conomie circulaire : souvent elles sensibilisent leurs adhĂ©rents avec parfois des Ă©changes ou groupes de travail menĂ©s, mais seules certaines fĂ©dĂ©rations arrivent Ă rentrer dans lâaction. Par exemple, les filiĂšres du textile, de lâagroalimentaire et de lâameublement testent (ou prĂ©voit de tester) la mise en place dâĂ©co-score sur les produits, apportant une certaine transparence et responsabilisant les consommateurs. Le CTICM (Centre Technique des Industries de la Construction MĂ©tallique) organise par rĂ©gion, avec lâaide de ses adhĂ©rents locaux (appel dâoffres) une filiĂšre de rĂ©emploi sur ces produits. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les filiĂšres pourraient considĂ©rer les problĂ©matiques spĂ©cifiques de la transformation de leurs adhĂ©rents afin de rechercher des « solutions standardisĂ©es opĂ©rationnelles ».
Les organismes financiers ont Ă©galement un rĂŽle Ă jouer dans lâaccompagnement financier des industriels, notamment les plus modestes, souvent dĂ©munis Ă©conomiquement devant cette transformation.
Prochain article : Vers une industrie circulaire # Episode 3 – Les consĂ©quences de lâhistoire et des dĂ©cisions passĂ©es, frein principal Ă la transformation des industriels vers l’Ă©conomie circulaire (3/12)

